De St-Martin aux Îles Vierges il y a 85 milles, il n’est donc pas envisageable pour Edelwenn et moi d’effectuer ce trajet sur les « heures ouvrables ». Afin d’arriver de jour, je quitte la baie de Marigot en fin d’après-midi, le 6 mai. Tristan-Gael et Liza arrivant le 18 à St-Martin, mon tour des BVI sera nécessairement rapide.

 

Vent dans le dos, 10-12 noeuds fraîchissant 20-22. Mer désordonnée et quelques ferries à surveiller, je ne dors quasiment pas.

Mais je suis dans le bon tempo. Le soleil levant m’éclaire Virgin Gorda que je vais contourner par le nord. Je longe au passage Necker Island, propriété de Sir Richard Branson (le charismatique patron de Virgin). Il loue tout ou partie de son île à qui veut partager son amour du lieu, et peut débourser la modique somme de 45 000 € la nuit, minimum (selon internet).
Bref, moi, je longe, et je contourne …

 

Arrivé vers 9h à St-Thomas Bay, passage obligé pour effectuer ma clearance d’entrée. Je mouille mon ancre et file me coucher, il faut vraiment que je dorme.
4 heures plus tard, je me lève et je me bouscule, … puis je m’fais des nouilles, comm’ d’habituuuuudeeeeee.

 

Reposé, nourri, je file à terre faire les formalités les plus désagréables de tout mon voyage. Avec d’autres Français arrivés en même temps que moi, nous sommes sidérés par la procédure, véritable jeu de l’oie où nous sommes balladés de guichet en guichet : avancez d’une case, reculez de deux, etc … ! En outre, la très jeune et mal-aimable préposée à l’immigration ne fait aucun effort pour se faire comprendre, parle vite (en anglais bien sûr), et affiche son agacement quand on lui demande poliment de répéter. Une véritable tête à claques !
Depuis le Cap-Vert où j’avais étrenné ces formalités, j’ai parfois trouvé la procédure d’accueil un peu lourde, mais les personnes étaient toujours aimables voire cordiales, même à Antigua où il y avait un monde fou et où les ordinateurs, sensés faciliter les choses, buggaient toutes les 5 minutes.
Après ce mauvais moment, et comme il n’y a rien de particulier à voir dans les environs immédiats, je retourne à bord.

 

Le lendemain matin, je lève l’ancre assez tôt espérant trouver une bouée de libre (obligatoire) devant le site des Baths, situé à à peine plus d’1 mille 1/2 de St-Thomas Bay. J’ai eu le nez creux, 2 heures à peine après mon arrivée elles avaient toutes été prises d’assaut.
Les abords des Baths sont bien protégés : interdiction de mouiller sur ancre, interdiction de tirer une annexe sur la plage. Des petites bouées sont disposées à une trentaine de mètres de la plage. On y amarre son annexe, puis on termine à la nage. A 28°, ce n’est pas vraiment une contrainte !
Les Baths, c’est le Chaos d’Huelgoat, en version côte de granit rose, posé sur une plage de sable clair dans 80 cm d’eau.
Arrivé tôt, j’ai la chance de découvrir ce site étonnant avant le déferlement des groupes de touristes. Le parcours sous des rochers gigantesques est assez court, mais l’endroit est tout de même remarquable, presque féérique.

 

De retour à bord, je prends mon temps avant de repartir, pour Marina Cay, sur l’île de Tortola, où je passerai la nuit.

 

Le 9, je navigue jusqu’à Cane Garden Bay, toujours sur Tortola. La plage y est immense et très belle. A terre, rien de très attractif pourtant, aucune ambiance particulière. Je me rendrai compte finalement qu’il n’y a pas aux BVI d’ambiance « locale ». Sur les lieux « à visiter », on ne voit pas d’habitants, mais uniquement des commerçants, professionnels mais sans chaleur excessive.
Par ailleurs, je me rends compte que je ne m’émerveille plus autant devant les jolies plages bordées de cocotiers. Blasé ? Certainement pas ! Mais petit à petit la transat retour m’accapare déjà l’esprit. Le trac des “1ères fois” !

 

Le 10, je vise tout d’abord Sandy Spit, îlot attaché à l’île Jost van Dyke (du nom d’un pirate hollandais). Je pose ma pioche (mon ancre, dans le jargon des voileux) afin de profiter un peu du paysage malgré le ciel qui est à nouveau de moins en moins bleu. Mais il n’y a rien à faire, il y a toujours un cata ou une vedette pour se coller au plus près de la plage …
Je ne m’attarde pas et continue ma route en longeant Jost van Dyke. Les anses de cette île rivalisent de beauté mais les mouillages sont envahis. La location de voiliers semble encore plus florissante aux BVI qu’ailleurs aux Antilles. Sur l’eau, la grande majorité des bateaux sont loués, essentiellement par des Américains, et beaucoup avec skipper. J’y ai vu des catas de 60 pieds, monstrueux. Quelque soit la taille de ces appartements flottants, il y a souvent 6, 8, 10 personnes à bord. Je n’avais pas imaginé que les touristes américains étaient aussi bruyants. Criards même. Insupportables ! On sent qu’ils se « lâchent », et tant pis pour le voisinage …

 

Je poursuis vers Soper’s Hole, tout à l’est de Tortola et presqu’en face de St-John qui fait partie des « USVI », les United-States Virgin Island.
En passant entre Tortola et Great Thatch Island on entre dans un merveilleux terrain de jeu pour bateaux, avec Tortola au nord, St-John au sud-ouest, Norman Island, Peter Island, Salt Island, Cooper Island, Ginger Island (pour ne citer que les principales …) au sud, et Virgin Gorda au nord-est. Il faudrait des semaines pour en découvrir les nombreux et merveilleux recoins où il doit faire bon jeter son ancre, au calme, loin de l’armada des bateaux de location qui ne vont que là où il y a des bouées.
Soper’s Hole est bien entendu surpeuplée et je suis très heureux d’y trouver (moi aussi) une bouée de disponible. Le cadre est vraiment magnifique, mais là aussi, rien d’authentique. 100% des installations ont pour objectif de vider le portefeuille des visiteurs. Et cela semble très, très efficace !
Je vais tout de même faire un tour à terre, attiré peut-être par un breuvage assez célèbre par ici, le « painkiller » …

 

Mettre le moteur sur l’annexe, c’est un sport auquel je commence à être bien habitué. Le ponton à annexes est bondé. Que de grosses annexes à fond rigides … on ne joue pas tous dans la même cour, mais je me trouve une petite place. Et rien ne m’intrigue (vous comprendrez plus tard …).
Concernant le Painkiller, voilà ce que j’ai lu sur le sujet : « Mis au point au “Soggy Dollar Bar” de l’hôtel “Sandcastle” en 1974 dans l’île “Jost Van Dyke”. Ce cocktail au rhum corsé est devenu une référence pour s’imprégner des Caraïbes ».
Un « tue-douleur », inventé au « dollar mouillé », le bar de l’hôtel du « château de sable » … comment résister ?

Et … c’est vraiment, vraiment très bon ! Une tuerie, en fait !

 

Afin de ne pas exagérément céder à « l’imprégnation » caribéenne, je fuis assez vite et retourne au ponton à annexes. Ce ponton ressemblait pourtant bien à un ponton flottant, mais non, il est sur pilotis.
Aux Antilles on oublie complètement l’existence des marées, le marnage n’étant que de 30 cm. Et pourtant … 30 cm, c’étaient largement suffisant pour que ma petite annexe, poussée par les plus grosses, américaines donc sans gêne, se glisse entièrement sous le ponton (en bois, très joli et tout) … avant que la marée remonte.
Pas de dégâts, mais elle est coincée sous le ponton. Évidemment, comme pour le camion trop haut qui doit passer sous un pont, je pourrais dégonfler les pneus, mais comment aller ensuite chercher le gonfleur sur le bateau ?
En appuyant fort sur l’avant j’arrive un peu à la pousser, mais dès que mon point d’appui est sous le ponton, je suis de la revue. Appuyer sur l’arrière n’améliore pas la situation. Argh.
Je suis malgré tout surtout amusé par la situation. Un vrai gag. Ceux qui pensent que le painkiller y a sans doute été pour beaucoup font offense à mon (presque toujours) excellent caractère et ma patience légendaire ! …
Et c’est là qu’arrivent 3 solides gaillards, Américains. L’un d’entre eux doit très largement dépasser le quintal. C’est exactement ce qu’il me faut. On tente tout d’abord la méthode « classique », en appuyant sur l’annexe. Je finis même par pouvoir monter dedans, mais du coup, en abaissant l’arrière, la pression est encore plus forte à l’avant … Le plus simplement possible je suggère au digne représentant de la culture culinaire américaine (Machin-Cola et Big-Chose) que s’il descend dans l’annexe, il se produira probablement quelque chose de positif … Il comprend. J’ai un peu peur pour le fond, mais soudainement enfoncée de 10 cm, l’annexe se décoince toute seule sans même frotter le bord du ponton !
Ils sont terribles ces Américains. Ils nous agacent, nous choquent, y en a même un qui m’a refusé la priorité (j’étais tribord-amure moi Monsieur !), puis ils débarquent et nous sauvent …

 

Le lendemain je file vers « The Bight », un mouillage sur Norman Island, île à laquelle sont attachées 2 légendes. C’est là, dans une grotte, qu’un Français aurait trouvé, au début du 20ème siècle, un trésor … C’est peut-être aussi cette île qui aurait inspiré Stevenson lorsqu’il écrivit l’Île au Trésor …
Naviguer dans cette mer fermée me rappelle notre Rade de Brest, … qui commence d’ailleurs à me manquer.
Je passe tout près de Pelican Island et des rochers The Indians, fameux site de plongée.
The Bight est inévitablement très fréquentée, mais ce mouillage est trés vaste et j’ai le choix de la bouée.

 

Le 12, de bonne heure c’est en annexe que je contourne Treasure Point. Les Américains font le cirque jusque tard dans la nuit mais, conséquemment, on ne les voit pas beaucoup le matin. C’est à ce moment qu’ils sont fréquentables. Comme toujours, les catas sont mouillés au ras de la falaise, s’accaparant le paysage. Comme aux Baths une ligne permet d’amarrer les annexes, et c’est à la nage qu’il faut s’approcher des grottes. L’une d’entre elle est vraiment profonde, et je ne m’arrête qu’une fois dans l’obscurité totale. Un peu perturbant d’être tout seul là-dedans !

 

Bon, finalement, je n’ai pas trouvé de trésor et je quitte The Bight pour rejoindre Peter Island. Cette fois, pas de bouées (à 30$ minimum la nuit …), et le droit de jeter l’ancre, gratuitement. Non seulement il n’y a pas de bateaux de location en vue, mais nous ne sommes que 4 à Deadman Bay … et, ça ne s’invente pas, 4 bateaux français ! Je retrouve d’ailleurs, sur leur impressionnant catamaran de 50 pieds, un couple que j’avais déjà rencontré … à Madère ! La mer est immense, mais le monde est petit. Allez comprendre !

 

Deadman Bay, sinistre nom pour un lieu idyllique. Un pirate aurait débarqué des mutins sur un rocher situé non loin de là, Dead Chest Island (pas terrible non plus, ce nom). Plusieurs d’entre eux auraient alors tenté de rejoindre Peter Island à la nage. Aucun n’aurait survécu …

 

Peter Island n’est pas à proprement parlé habitée, mais quelques complexes hôteliers s’y sont installés, plutôt bien intégrés dans le paysage pour ce que j’en ai vu. L’un d’entre eux, situé au-dessus de Deadman Bay, dispose même d’une marina de l’autre côté d’une presqu’île, donc invisible sauf à y aller. Elle ne semblait pas manquer de personnel, mais de clients !
Une partie de la plage qui borde Deadman Bay est privatisée par cet hôtel, mais on n’y voit pas grand monde à part les employés qui l’entretiennent (elle est entièrement ratissée chaque jour …, à plus de 1000$ la nuit, on a des exigences !). Les plaisanciers peuvent profiter de l’autre moitié de la plage, ainsi que du restaurant où, étonnamment, on peut manger pour 25 $, ce qui aux BVI est très “raisonnable”.
Je décide de rester 2 jours dans ce paradis où je ne peux que me réconcilier définitivement avec les plages “délicieusement bordées de cocotiers” !

 

Le 14, je reprends la mer dans l’après-midi pour Saint-Martin où Tristan-Gael et Liza ne vont pas tarder à arriver.
Cette fois-ci, j’ai le vent dans le nez. La mer est toujours désagréable, mais l’alizé est bien mou et il me faudra 30 heures pour rejoindre la baie de Marigot. C’est finalement de nuit que j’y arriverai le lendemain. Mais je connais un peu le coin maintenant. Et la baie, bien que très peu profonde, ne cache pas de pièges, même pour le tirant-d’eau d’Edelwenn.

 

Avec mes 2 matelots, je pense aller à Anguilla et peut-être également à Saint-Barthélémy.

 

A bientôt,

 

Thierry