Le 28 avril je quitte Antigua, de bonne heure car j’ai près de 60 milles à parcourir.

Toujours aussi conciliant, l’alizé, réglé à 15 noeuds, me pousse vent-arrière.

A environ mi-parcours, j’aperçois au sud l’île Redonda, un caillou qui ne mesure qu’1 km 1/2 de long pour 600 mètres de large, mais culmine tout de même à près de 300 mètres, et dont l’histoire n’est pas banale.
Inhabitée car quasi-inaccessible à l’homme, l’île est le refuge des oiseaux marins. Au fil des siècles, d’énormes quantités de déjections, riches en phosphates et en azote, s’y sont évidemment accumulées. Malgré les difficiles conditions d’accès, vers 1860, les paysans de l’île de Montserrat décidèrent d’exploiter ce guano et de produire du phosphate (apparemment beaucoup).
En 1865, l’île est achetée par un notable de Montserrat. Mais, en 1872, par « précaution », les Britanniques l’annexèrent, les Américains montrant un peu trop d’intérêt pour Redonda et sa ressource particulière …
Le propriétaire de Redonda demanda alors le titre de roi pour son fils, requête qui fût acceptée en 1880 ! Matthew Phipps Shiell, devint ainsi le Roi Felipe I du royaume de Redonda …
L’exploitation du phosphate prit fin avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale  et l’île redevint déserte. Mais le titre royal perdure, ainsi que les disputes entre divers prétendants au … trône !!!

 

Ma navigation se poursuit le long des côtes sud puis sud-ouest de Nevis, plutôt inhospitalières, puis remonte vers le nord pour m’amener devant Charlestown.

 

Il est obligatoire d’utiliser les bouées qui sont mises à la disposition des voiliers de passage, donc je me colle à cette manoeuvre, toujours un peu scabreuse et traditionnellement source d’engueulades sur tous les voiliers du monde … sauf Edelwenn bien sûr …
Autant il est simple, en solitaire, de mouiller et de relever l’ancre, grâce au guindeau (moteur qui descend et remonte l’ancre et la chaîne de mouillage), autant la prise de bouée demande de la précision, de l’adresse, et parfois … un peu de chance.
Depuis ½ heure, le vent est monté à 20-25 noeuds (évidemment), mais comme il me semble que ma technique est au point, c’est en toute confiance que je me lance …
Malheureusement, les bouées de Nevis ont un anneau encastré dans le haut de la bouée, ce qui ne me permet pas d’utiliser le crochet « automatique » que j’utilise habituellement. Aïe. Il ne me reste plus qu’à tenter de prendre la bouée de façon « traditionnelle », avec une gaffe, ce qui suppose de positionner le bateau près de la bouée convoitée, de courir à l’avant, d’attraper la bouée, puis de réussir à la hisser suffisamment haut pour passer une amarre dans ce foutu anneau.
En l’occurrence, c’est la dernière étape qui a foiré : plutôt que de rester face au vent, Edelwenn, espiègle, se met en travers, position où il donne le plus de prise au vent. Là, j’ai résisté … le temps de choisir entre lâcher la gaffe ou lâcher le bateau.
J’ai donc lâché … la gaffe, qui est restée accrochée à la bouée. Situation ridicule qui aurait valu la photo ! Mais du coup, prendre la bouée au lasso (si, si, ça se fait) devenait difficile.
Bien sûr, j’aurais pu essayer d’attraper une autre bouée, mais la plus proche disponible était assez éloignée, et d’autres bateaux arrivant, j’ai préféré ne pas m’éloigner de mon unique et précieuse gaffe !
J’ai mouillé l’ancre à proximité, glonflé puis mis l’annexe à l’eau, installé le moteur HB. Ensuite, en annexe, j’ai été passer une longue aussière dans le fameux anneau, puis suis remonté sur Edelwenn. J’ai relevé l’ancre puis finalisé l’amarrage sur la bouée.
Au total, plus d’une heure de boulot pour prendre une bouée … la croisière s’amuse comme elle peut !

 

Je suis donc enfin amarré devant l’île appelée « Nevis ». Pourtant, en 1498, Christophe Colomb avait donné à cette île le nom de « San Martin ». Mais suite à des erreurs de cartographie, ce nom a été attribué à une autre île, l’actuelle île de Saint-Martin !
Les Espagnols lui attribuèrent alors un nom étonnant, Nuestra Señora de las Nieves, Notre-Dame-des-Neiges … aux Antilles !!! On peut toujours se dire que les nuages qui souvent couronnent le Nevis Peak, sommet de l’île, pourraient parfois rappeler de lointaines montagnes enneigées … ou que ce qu’ils fumaient devait être sympa !
Plus tard, les britanniques l’ont momentanément appelé « Dulcina » (la Douce), mais le nom espagnol s’est finalement imposé en version abrégée et anglicisée : Nevis.

 

A Nevis, donc, pas grand-chose à voir ni à faire, sauf probablement de jolies randonnées, mais faute de temps je ne sors pas de Charlestown, dont le calme incite essentiellement à la sieste.
2 célébrités ont laissé leurs traces à Nevis, Alexander Hamilton, l’un des Pères de la Constitution des Etats-Unis, qui y est né en 1757, et l’Amiral Nelson qui s’y maria en 1787 et y vécut brièvement.
Sur toutes les îles des Antilles, les lézards font partout partie du décor. Mais ceux d’ici sont d’un format inhabituel (pour moi), et le 1er qui m’est passé entre les pieds m’a quand même « un peu » surpris ! Celui que j’ai photographié devait bien faire dans les 40 à 50 cm.

 

Le lendemain, 29 avril, je rallie l’île voisine (10 milles), Saint-Kitts, ou autrement-dit, Saint-Christophe. L’inévitable Christophe Colomb donna son prénom à cette île, qui accueillit plus tard les tout premiers colons anglais, puis français. Et c’est de St-Kitts que partirent ensuite les européens à la conquête des Petites Antilles.

 

St-Kitts et Nevis forment un pays, indépendant depuis 1983, mais en 1998, un référendum lancé à Nevis en vue de sa séparation d’avec St-Kitts manqua de peu d’atteindre la majorité des 2/3 requise. Ambiance !

 

Comme je le craignais, la petite marina est remplie comme un œuf. Le seul endroit où l’on peut poser son ancre se trouve à l’est, près du port de commerce, à plus d’1 mille. Grande ouverte au sud, la baie de Basseterre est « bercée » par une bonne houle. En outre, la seule possibilité de débarquement est … la marina ! Conclusion : Mouillage rouleur, trajets en annexe mouvementés, et très humides.

 

Très différente de Charlestown, Basseterre, la Capitale de St-Kitts, est une ville assez surprenante de par son architecture, mais aussi pour l’immense esplanade située sur le front de mer, où les magasins ne sont ouverts que si un paquebot de croisière doit faire escale. Tourisme de masse pour américains, fondé sur la détaxe de produits de luxe qui n’ont rien à voir avec une quelconque culture locale.
En dehors de cette zone particulière, beaucoup de commerces sont tenus par des asiatiques, et ceux-là sont ouverts tous les jours, de tôt le matin à tard le soir !

 

J’ai pour objectif de visiter la forteresse de Brimstone Hill.
Je prends un bus local qui me dépose au pied de la colline où je suis accueilli, coup de chance, par un groupe de singes verts, une des curiosités de l’île importée » d’Afrique par les Français au XVIIème siècle.
3 ou 4 kilomètres de grimpette pour atteindre l’entrée du Fort, 4 ou 5 personnes à l’accueil, 5 ou 6 visiteurs maxi pendant tout le temps que j’y ai passé … on ne se bousculait pas !
Conçue par les Britanniques, la forteresse a été construite par les esclaves aux XVIIème et XVIIIème siècles. Elle est enregistrée au Patrimoine Mondial de l’UNESCO depuis 1999.
Début 1782, les Français voulurent reprendre St-Kitts aux Anglais, ce qui donna lieu à une bataille navale, suivie du siège de Brimstone Hill qui se solda par la rédition des troupes britanniques. Tiens, une victoire …

 

Les principaux bâtiments ont été parfaitement restaurés, et l’ensemble du site est manifestement entretenu avec le plus grand soin. On ne peut qu’être impressionné par l’ingéniosité mise en œuvre et l’énergie déployée afin de construire une telle structure. Quelle tristesse que cette intelligence et ce savoir-faire n’aient pas été mis au service de projets plus humanistes … (Rassurez-vous, Je clos là le chapitre philosophique de cet article …)

 

Le 2 mai, je rallie Statia (en anglais), … ou Saint-Eustache (en français), … ou Sint-Eustatius (en néerlandais), ou … non, c’est tout. Territoire hollandais dont la plupart des habitants sont anglophones.
J’apprécie de trouver devant Oranjestad un mouillage bien abrité, proche d’un quai de débarquement !
Le style des maisons, du joli Fort Oranje, très différent de ce que j’ai pu voir aux Antilles jusque là, saute aux yeux.
L’accueil est chaleureux, tant lors des formalités administratives (j’ai pourtant eu droit à un contrôle de la Police Maritime à bord, mais rapide et fort courtois) qu’à l’occasion de quelques contacts avec des personnes du crû.. Statia semble bien être une de ces îles où il fait particulièrement bon vivre.
Et pourtant … le plus court chemin du port au village emprunte une très ancienne rue dont le sinistre nom, Old Slave Road, rappelle qu’ici aussi beaucoup d’hommes, de femmes, d’enfants, après avoir été déportés, ont vécu l’esclavage.

 

Aparté concernant les contrôles sur les bateaux de plaisance : Il faudrait faire une pétition pour que les douanes et polices maritimes du monde entier portent des chaussures à semelles blanches !!!

 

Avant d’être définitivement hollandaise Statia changea 22 fois de puissance gouvernante. Outre la culture de la canne à sucre, si florissante que l’île fut surnommée le « Rocher d’Or », Statia développa le très rentable commerce des armes entre l’Europe et les futurs Etats-Unis d’Amérique, ce qui évidemment agaça prodigieusement les Anglais. Un évènement particulier finit d’ailleurs par faire perdre leur flegme (pourtant réputé solide) à ces derniers :
Le 16 novembre 1776, soit 4 mois seulement après la Déclaration d’Indépendance, le navire américain Andrew Doria croisa devant Statia et salua l’île de son tout jeune pavillon. Le gouverneur d’Oranjestad, probablement plus à l’aise dans les affaires commerciales que dans les méandres de la diplomatie, répondit au salut, faisant de son île la 1ère nation à reconnaître et à saluer le drapeau américain !
Flegmatique peut-être, mais rancunier certainement, l’Amiral Rodney vengea « l’affront » en pillant complètement l’île, en 1781.
10 mois plus tard, les Français reprirent Statia et en rendirent la souveraineté à leurs alliés Hollandais. Ah mais !

 

Statia est dominée par un volcan, The Quill, haut de 600 mètres. Mon objectif est d’en faire l’ascension (le chemin de randonnée semble tout à fait accessible), mais la lecture du guide des randonnées locales, vendu à prix d’or par le bureau du « St Eustatius National Park », a franchement refroidi mon enthousiasme : The Quill héberge une espèce endémique de serpents, le « Red-bellied Racer snake », qui vit là « en abondance ». Très peu venimeux, ni belliqueux paraît-il, l’immonde animal mesure tout de même entre 1 mètre et 1,5 mètre.
Argh … je n’ai vraiment pas beaucoup d’affinité avec ce genre de bestiole, même si son nom pourrait être celui d’une équipe de NBA ! J’apprends également que l’endroit est peuplé de … tarentules, mais que celles-ci ne sortent que la nuit. Absolument charmant …

 

Par pur orgueil, mais pas fier du tout, je me lance tout de même.
Le chemin s’enfonce progressivement dans la forêt qui recouvre les flancs du volcan. Outre les différents chants d’oiseau, je perçois des bruits, des mouvements de plus en plus nombreux, mais j’ai beau tourner la tête, m’arrêter, guetter, je ne vois rien. Bien sûr, j’attribue ces bruits à mes ennemis jurés de la journée … Tout en espérant ne croiser personne, j’opte pour une stratégie préventive : je tape régulièrement des pieds, chante à tue-tête, ou parle à haute voix. Hm, la frousse fait décidément perdre toute dignité !
Malgré tout ce tapage, les bruits continuent … Je perçois de plus en plus de mouvements tout autour de moi, jusqu’à voir dévaler vers moi un … bernard-l’hermite !
Plus j’avance et plus il y en a, les plus gros ont à peu près la taille d’une boule de billard.
Cet animal semble avoir une vie absolument passionnante : il se déplace lentement, et au moindre bruit (ou plutôt, probablement, à la moindre vibration) il se recroqueville dans sa coquille. Comme celle-ci est bien ronde, et comme il a élu domicile sur un volcan (c’est ballot, non ?), il dévale inéluctablement la pente, parfois pendant un bon bout de temps. Une fois rassuré, il reprend son ascension … jusqu’à la prochaine inquiétude.
Mais la bête est opiniâtre et il s’en trouve tout en haut du cratère !
Après cette courte distraction, je reviens vite à ma principale préoccupation : Le Red-bellied Racer snake. Où se cache-t-il ? D’où me guette-t-il, le sournois ?
Mais bon, la nature est belle, le temps est beau, la température est très agréable en cette matinée, les petits oiseaux chantent … bref, je me laisse endormir.
Le chemin se fait parfois caillouteux, et le randonneur se méfie d’un autre ennemi : l’entorse de la cheville (ça donnerait quoi en anglais ? Ankle sprain … ça ne le fera pas pour la NBA, tant pis). Le chemin passe au milieu de blocs rocheux, et c’est à peine à 1 mètre de moi, à hauteur d’hanche, si près que j’aurais pu le toucher, que l’immonde animal me surprend … dans sa fuite ! Même pas vu sa tête.
Je ne retranscrirai pas la très libératrice bordée de jurons dont l’écho doit encore raisonner dans les sous-bois du volcan The Quill …

 

Bon, finalement, sur l’aller-retour c’est le seul individu rampant que j’aurai aperçu. Sans doute grâce à ma tapageuse stratégie : chant et tapements de pied ! Clin d’oeil à mes amis chanteurs de Voix Humaines et de Finis Terrae, ce matin-là, j’étais très en voix ! Comme quoi, la motivation fait beaucoup …

 

Le 4 mai, je quitte Statia pour rejoindre la Baie de Marigot, à Saint-Martin.
42 nautiques, 15 à 18 noeuds de vent, au portant bien sûr,  … je ne veux plus naviguer que dans ces conditions !

 

Mon escale à Saint-Martin ne sera que « technique » (réapprovisionnement en nourriture, eau , et gazole), et dès le 6, dans l’après-midi, je repars, cette fois pour les « BVI » (British Virgin Islands), les Îles Vierges Britanniques.

 

La suite très vite j’espère.

 

A bientôt,

 

Thierry