La remontée des Îles au Vent (le sud des petites Antilles) se fait théoriquement plutôt contre le vent. J’avais donc pris le parti de brûler quelques étapes en descendant, afin au contraire de naviguer vers le nord par sauts de puce.

 

Après Carriacou et un petit crochet pour photographier Sandy Island et quelques beaux voiliers (de styles bien différents !), je m’arrête le 16 mars sur Union Island, et plus exactement à Chatham Bay, sur la côte ouest. De l’eau claire, une plage, des cocotiers, la forêt. Personne n’habite là. Pas de « vendors » sur l’eau ni de boat-boys. 3 ou 4 petits restaurants tout de même, mais qui ferment tôt. Une fois leurs lumières éteintes, il ne reste que les voiliers. Nous sommes 3. C’est, j’imagine, ce que vivaient partout les navigateurs, moins nombreux, qui croisaient aux Antilles il y a peut-être 20 ou 30 ans seulement. La mer, le vent, les oiseaux pour la musique. 3 feux de mouillage qui dansent sous le regard scintillant de milliers d’étoiles … Voilà l’atmosphère ce soir-là à Chatham Bay. Pratiquement à chaque étape j’aurai entendu ou lu « Welcome to Paradize ! ». Parfois on se dit que ce n’est pas exagéré …

 

En mouillant à Chatham Bay, je voulais éviter le très probable encombrement de bateaux dans le mouillage le plus couru, situé sur la côte est d’Union Island, devant Cliffton. Réussite !

Par contre, Union Island dépendant de Saint-Vincent, je dois effectuer les formalités d’entrée, et pour cela me rendre à Cliffton. A pied.
La distance n’étant que de 4 km ou 5 km, cela ne m’inquiétait pas. Sur la plage, la patronne d’un des restaurants me propose de m’y conduire, moyennant finances. Je décline l’offre, et elle, goguenarde, me lance « Ok man, walk ! » Elle savait, elle, que le 1er kilomètre est vraiment redoutable. Un chemin plein d’ornières, caillouteux au possible, et … terriblement abrupt. Même avec le gros 4×4 que j’avais aperçu en bas, remonter cette pente ne doit pas être simple. Arrivé en haut, psychologiquement, on a fait les 4/5 du chemin, alors que c’est ce qu’il reste à parcourir … pour l’aller, et tout ça sous un soleil de plomb.

 

Quelques très jolis coups d’oeil au passage, sur Chatham Bay, sur la côte Est, puis sur une très jolie petite plage située au nord.

 

Un bureau des douanes est ouvert à Cliffton, mais pour l’Immigration, il faut tout de même aller à l’aéroport. Je ne suis plus à 2 kilomètres près ! Je fais ce bout de chemin avec un autre français, et ça fait du bien de parler dans une langue qu’on maîtrise à peu près !
Sur place, une grande plaque inaugurale précise que l’aéroport a été financé par la République Populaire de Chine ! On peut se demander en échange de quoi ???

 

Les formalités enfin faites, je m’en retourne vers Chatham Bay. Rencontre insolite dans un village : Un homme, assez jeune, m’interpelle avec une certaine véhémence. Il parle fort et vite, du coup je ne comprends pas tout. J’ai principalement capté que je marchais à gauche et que c’était bien parce que les voitures roulaient à gauche, mais que cela avait été imposé par les Anglais. Que j’étais sûrement riche et qu’il pourrait me tuer mais qu’il ne le ferait pas. Le monologue terminé, nous nous sommes quittés courtoisement. 2 remarques : Depuis mon arrivée aux Antilles, c’est ma seule expérience un peu agressive. Ne pas tout comprendre, et surtout ne pas pouvoir répondre conduit à rester flegmatique et souriant ! Hem, y serais-je arrivé si mon « interlocuteur » s’était exprimé en Français ? …

 

Arrivé (enfin) à Chatham Bay, je repasse à côté du Resto de tout à l’heure. La patronne, Vanessa je crois, m’interpele à nouveau : « We have lobsters (langoustes), are you interested ? »
Bizarrement,là, j’ai immédiatement su quoi répondre : « Yes, I am !!! ». Rendez-vous est pris pour un peu plus tard, le temps d’une baignade …
La cuisine dans ce petit Resto de plage est vraiment succulente, et le service est rapide et cordial. Pendant que je me régale béatement, « Le soleil s’effondre dans la mer » (Alain Souchon) …

 

5 petits milles seulement pour aborder l’île de Mayreau à Salines Bay, dès le lendemain 17 mars.

 

Changement d’ambiance, il y a plus de monde et l’unique village (200 habitants) surplombe le mouillage. Cité par tous les guides, le bar « Rasta » est un passage obligé. Déco originale,
on sent que certains soirs il doit y avoir une « ambiance ». Moi, je m’y suis surtout battu avec un escadron de moustiques particulièrement voraces et bien organisés. Harcelé, dominé, j’ai pris la fuite et me suis réfugié à bord ! Heureusement, au mouillage, il est bien rare d’être embêté par ces agaçantes bestioles.

 

Le 18, encore une courte distance pour rejoindre Charlestown Bay, à Canouan.
N’ayant pas tout à fait les mêmes charmes que ses voisines, Canouan a fait le choix du tourisme de luxe, et hors 3 ou 4 gros complexes hôteliers (dont un comprend un golf 18 trous …), le voyageur de base n’a pas grand chose à y découvrir. Il est vrai que question jolies plages, la barre est monté très haut ces dernières semaines !
J’y ai également vu un fameux-3-mâts-fin-comm’-un … et son annexe, qui devait déjà valoir son pesant de noix de muscade !

 

Le 19, 20 nautiques pour retrouver Bequia et Port-Elizabeth. J’y reste 2 jours pour profiter de ma dernière escale dans les Grenadines.
A la nuit tombante je vois passer une annexe sans passager, poussée vers le large par le vent qui souffle bien. J’aperçois un « vendor » à proximité et lui fait signe. A la rame (des avirons qui doivent peser un âne mort), il met du temps à la rattraper. Le retour face au vent est vraiment difficile et je ne suis pas loin d’y aller avec ma propre annexe. Lorsqu’il se trouve enfin à mon niveau, je m’aperçois que l’homme doit bien avoir 60 ans et qu’il est habillé de haillons. Il est exténué. Je lui propose d’amarrer l’annexe à Edelwenn. Il se met, alors que la nuit est complètement tombée, à la recherche du propriétaire. Une ½ heure plus tard, je le vois revenir, toujours à la rame, avec le propriétaire comme passager (au moins 90 kg de plus à déplacer …), russe ou polonais apparemment, mais étonnamment ne parlant pas un mot d’anglais.
Le lendemain soir, le courageux vendor, revient me voir. Je lui demande si le navigateur auquel il a rendu un sacré service a été correct. Non, me dit-il (annexe et moteur hors-bord, cela aurait pourtant mérité une gratification substantielle), mais il tient absolument à me remercier pour mon « aide », et insiste pour me donner 4 citrons verts. Il semble sincèrement heureux d’avoir aidé quelqu’un. Touchant.

 

Le 22, 10 milles seulement à effectuer. Vent de travers 25 à 30 noeuds, et des creux de plus de 2 mètres, les vagues jouant à saute-mouton avec Edelwenn. Le soleil faisant son œuvre, j’arrive au mouillage de Young Island, au sud de St-Vincent, sec, mais recouvert de sel des pieds à la tête !

 

Young Island est une toute petite île, privatisée par une résidence hôtelière, accueillant paraît-il de nombreux jeunes couples d’américains aisés qui viennent y passer leur lune de miel. Ngolo Ngolo dans la case, donc ? (Pardon)

 

Le temps change et devient souvent pluvieux. Ça rafraîchit et ça désale ! J’ai néanmoins 2 objectifs de visite : Kingstown, la capitale de St-Vincent, et l’îlot Duvernette.

 

Kingstown est appelée la “ville aux arcades”. Il y en a de nombreuses effectivement, mais de styles assez hétéroclites. La ville est un énorme marché, il y a des vendeurs (de tout, fruits, légumes, bijoux de pacotilles, chaussures et autres vêtements, …) sur tous les trottoirs du centre-ville. J’ai omis de photographier (il pleuvait des cordes) la place « officielle » du marché, qui compte un nombre faramineux d’étals. La diversité des produits n’est pas grande, du coup la concurrence doit être vive, et il m’a semblé que ça se chamaillait pas mal entre commerçants. On sent que la vie est dure et que les parts du gâteau sont minuscules pour beaucoup.

 

Je ne crois pas l’avoir déjà évoqué, mais la religion est vraiment très présente aux Antilles. Je devrais plutôt dire « les » religions. Il est très fréquent de voir l’une à côté de l’autre, une église catholique romaine (souvenir des Français), une église anglicane (héritage britannique), et un temple protestant (là, je ne sais pas d’où ça vient ?). J’ai même vu des « Salles du Royaume » (Témoins de Jéhovah) à plusieurs endroits, y compris sur des îles minuscules. Le dimanche, souvent, les gens qui bossent écoutent, sur leur lieu de travail (et très fort de préférence), la messe à la radio ou la télévision.
A Kingstown, la Cathédrale romaine, dont l’architecture est vraiment bizarre, est extérieurement particulièrement lugubre. A l’intérieur, la clarté surprend et on se demande si on est bien dans le même édifice ! Juste en face, la cathédrale anglicane est radieuse. Dans celle-ci, je suis tombé sur … l’évêque. Il semblait pressé, mais a tenu absolument à s’excuser qu’il y ait des travaux en cours, et à me montrer la fierté du lieu : Un vitrail offert par la Reine Victoria. Un homme affable s’il en est, heureux d’avoir un visiteur européen.

 

Il est vrai que St-Vincent n’a pas du tout les mêmes atouts que ses dépendances, les Grenadines, et peu de touristes y viennent. La plupart des navigateurs évitent même de s’y arrêter, par peur d’y être agressés. Il me semblait que cela était du passé … jusqu’à ce que je lise sur internet la relation d’une dramatique agression d’un voilier allemand au mouillage de Wallilabou ! Un homme y a perdu la vie, d’un coup de machette à la gorge …
Cela s’est produit le 3 mars. J’y avais passé la nuit du 1er au 2 … La taille d’Edelwenn l’exclut probablement des cibles tentantes, mais comme quoi on peut toujours se trouver « un jour au mauvais endroit ». Dramatique fait-divers. Des vacances de rêve qui tournent au pire cauchemar. Quelle tristesse.

Le nombre des bateaux en escale n’est pas près d’augmenter à St-Vincent.

 

L’ilôt Duvernette, 80 mètres de haut, avait été fortifié et armé par les Anglais au XVIIIème siècle. Quelle détermination leur a-t-il fallu pour monter ces canons à cet endroit-là ! La montée est assez vertigineuse : plus de 250 marches le long de la falaise. Particularité, les canons sont orientés vers le large et vers la côte. L’objectif était tout autant de repousser les Caraïbes vers l’intérieur de l’île que de se défendre d’une éventuelle attaque française.

 

Le 24 mars, je remonte la côte ouest de St-Vincent sur 15 nautiques, pour arriver à Chateaubelair. Dans ce petit village, je pourrai effectuer ma clearance de sortie. La plupart des bateaux d’ailleurs ne s’y arrêtent que le temps de faire cette démarche.

 

Moi, j’ai envie de découvrir un peu plus cette île, et je reste un jour à Chateaubelair pour cela. Des cascades, encore, sont situées à quelques kilomètres de marche.
Arrivé au seul ponton existant, en béton et en très mauvais état, je suis accueilli par plusieurs personnes. L’un se charge de prendre mon amarre, et assurera, dit-il, la surveillance de mon annexe, l’autre veut me guider jusqu’au bureau des douanes (situé juste à côté et parfaitement visible …). Je rigole franchement en leur assurant que tout cela n’est pas nécessaire, mais que c’est super sympa de leur part. Ça leur suffit, ils me souhaitent un bon séjour.
Après les formalités, l’un d’entre eux se propose comme guide, mais non, je veux juste me rendre au restaurant que j’ai aperçu du bateau (pas pour manger, mais peut-être y trouver du wifi). Ils m’expliquent très clairement la route à suivre.
Le lendemain, je retrouve mes « amis » au même endroit. J’explique que je veux voir les « Dark View Falls », sans guide. Là encore, ils m’expliquent comment y aller en insistant sur les endroits où je risquerais de me tromper. Au retour ceux qui sont présents me demandent si cela m’a plu. Ils sont en fait fiers que leur région soit visitée et appréciée.
La pauvreté est très visible, mais la gentillesse aussi !

 

Prochaine étape, Marigot Bay à Sainte-Lucie, le 26. Un peu plus de 40 milles, au près. Le courant porte vers l’ouest et m’oblige à tirer un bord. Entre les 2 îles, la mer est assez dure.
Marigot Bay devait être un des plus beaux coins des Antilles il y a quelques années. La baie, très abritée, assez étroite mais profonde, est en partie fermée par une langue de sable plantée de cocotiers.
Malheureusement, le nombre de constructions, les commerces, la marina, les hôtels, les restaurants, différentes activités de location, et même les bateaux, font qu’on n´y voit plus grand chose de naturel.
Il est possible théoriquement d’y mouiller l’ancre, mais comme il y a des bouées partout, on a pas trop le choix … que de payer, cher.
Les « vendors » ont des techniques de vente plus élaborées qu’ailleurs. L’un d’entre eux est déguisé en Père-Noël et chante à tue-tête. Mais on se rend vite compte que derrière une bonne humeur qui se veut communicative, il y a pas mal de roublardise. Les prix annoncés défient l’entendement. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’en l’occurrence le Père-Noël était une ordure, mais vouloir me vendre 20EC$ 5 ou 6 bananes en me disant « je sais que vous êtes Français et pas Américain, donc je vous fais un très bon prix » …  Je les ai eues à 5, au bout de 10 minutes. Non mais !

Ste-Lucie est pour la plupart des navigateurs le premier endroit où on utilise les EC$. La perte des repères profite probablement aux vendors. Quand on remonte, on manie la monnaie avec plus de pertinence, et on a appris à dialoguer avec ces commerçants flottants !
Au total, la réputation de Marigot Bay d’être une étape à ne pas manquer est très surfaite.

 

Le 28, encore une navigation courte, mais sur une mer désagréable et bien sûr, contre le vent.
Je reviens à Rodney Bay, pour refaire un peu l’avitaillement du navire, et prendre une vraie douche.

 

Le 30, je mets le cap sur la Martinique et plus précisément les Anses d’Arlet.
Vent autour de 20 noeuds, presqu’au travers, sur une mer encore très hachée.
Les Anses d’Arlet, nous y étions en février. C’est toujours reposant d’arriver dans un mouillage connu, et, surtout, dans un village où l’on parle … français !

 

Mon objectif, c’est maintenant la Guadeloupe où Axelle et Yaël arriveront dans 15 jours. Je ne peux donc pas trop traîner en Martinique.

 

Dès le lendemain, après un « snorkeling » (terme anglais pour dire qu’on nage avec masque et tuba) devant la plage, je continue vers le nord de l’île et je m’arrête à St-Pierre, où nous étions venus en voiture. Nous avions surtout visité les vestiges de la ville détruite par l’éruption de la Montagne Pelée? et j’en avais gardé le souvenir d’un village triste. Là, j’ai découvert un village charmant où les habitants sont accueillants et souriants.
Toujours à la recherche de wifi, j’ai déjeuné (excellemment d’ailleurs) au restaurant « l’Alsace à Kay ». Je commande une bière, le patron me propose une Lorraine, la bière locale. J’accepte en osant préciser « comme ça on aura l’Alsace et la Lorraine » … Il m’a assuré que j’étais le 1er à la lui faire, celle-là, mais je suppose qu’en bon commerçant il sait être agréable avec ses clients !

 

Dernière étape avant Pointe-à-Pitre, la Dominique, encore une île souvent boudée par les plaisanciers pour des problèmes de sécurité. Je tente le coup, et je verrai bien qu’elle sera l’ambiance sur place.

 

À bientôt,

 

Thierry